Depuis plus de trente ans, Jeff Piccirillo incarne à la télévision Mr. Pickles, figure bienveillante et immuable adorée de plusieurs générations d'enfants américains. Mais la mort brutale de l'un de ses fils jumeaux a fait voler en éclats sa vie personnelle et son couple, sans qu'il puisse se permettre de laisser transparaître cette douleur à l'antenne. Incapable de trouver refuge dans les contes de fées et les marionnettes qui ont fait son succès, Jeff sombre peu à peu dans une lente déraison. La série explore avec une tendresse noire la collision entre une image publique de bonté parfaite et un effondrement intérieur bien réel.
Kidding est né du désir de son créateur Dave Holstein, déjà scénariste sur des séries comme Weeds et Raising Hope, d'explorer la façade de bonté absolue véhiculée par les présentateurs télévisés pour enfants et les fractures intimes qu'elle pourrait dissimuler. L'idée du projet a séduit Jim Carrey, qui y voyait l'opportunité de son premier rôle récurrent dans une série depuis plus de vingt ans, ainsi qu'un moyen d'explorer un registre plus dramatique que ses rôles comiques habituels. Le réalisateur Michel Gondry, déjà associé à Carrey sur le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind ainsi que sur le court métrage Pecan Pie, a rejoint le projet en tant que réalisateur principal et producteur exécutif, retrouvant ainsi son acteur fétiche pour une nouvelle collaboration. Holstein souhaitait construire un personnage aussi sincèrement bon que profondément incapable de gérer son propre chagrin, créant un contraste saisissant entre l'univers coloré de son émission jeunesse et la grisaille de sa vie personnelle. Le choix de Showtime comme diffuseur permettait d'aborder des thématiques aussi sombres que le deuil et la santé mentale avec une liberté de ton impossible sur une chaîne généraliste. La série s'inscrit ainsi dans la continuité du cinéma de Michel Gondry, connu pour son goût des univers visuels oniriques mis au service d'une réflexion sur la fragilité psychique de ses personnages.
La critique a largement salué la performance de Jim Carrey, considérée comme l'une des plus abouties de sa carrière, capable de faire cohabiter la douceur de son personnage public et la détresse de sa vie intime. Plusieurs observateurs ont souligné la mise en scène de Michel Gondry, qui parvient à traduire visuellement l'état psychologique fragile de Jeff à travers des séquences oniriques et poétiques. D'autres critiques ont toutefois noté que la série peinait parfois à trouver un équilibre stable entre son ton de comédie douce-amère et ses développements dramatiques les plus sombres. Le personnage de Jill, incarné par Judy Greer, a également été jugé par certains critiques comme sous-exploité, cantonné trop longtemps au rôle de l'ex-épouse en colère. Le public a réservé un accueil très favorable à la série, particulièrement touché par la performance de Jim Carrey dans un registre inédit pour l'acteur. De nombreux spectateurs ont salué la capacité de la série à aborder le deuil et la santé mentale avec une sensibilité rare, mêlant humour noir et mélancolie sincère. Certains ont regretté que la série n'ait duré que deux saisons avant son annulation, estimant que son potentiel narratif restait encore largement inexploité. Kidding a récolté plusieurs nominations dans diverses cérémonies américaines récompensant la télévision, sans toutefois s'imposer massivement lors des grandes cérémonies généralistes.
Michel Gondry s'est directement inspiré de son univers visuel caractéristique, déjà déployé dans des films comme Eternal Sunshine of the Spotless Mind, pour construire l'esthétique à la fois enfantine et mélancolique de l'émission fictive Mr. Pickles' Puppet Time. La collaboration entre Gondry et Jim Carrey, initiée près de quinze ans plus tôt sur Eternal Sunshine, a permis une confiance immédiate entre le réalisateur et son acteur principal sur un projet exigeant émotionnellement. Le tournage a nécessité la fabrication de nombreuses marionnettes originales pour les besoins de l'émission fictive au cœur de la série, un travail artisanal confié à une équipe spécialisée dans la conception de personnages en volume. Jim Carrey s'est particulièrement investi dans la préparation de son rôle, cherchant à incarner une bonté sincère et non feinte, à rebours de la tentation de tourner son personnage en dérision. La série a également nécessité un important travail de direction d'acteurs pour les jeunes interprètes, notamment Cole Allen dans le rôle du fils survivant de Jeff, confronté à des scènes émotionnellement complexes.
Kidding explore avant tout le deuil et son impossible mise en scène, à travers le personnage de Jeff qui doit continuer à incarner la joie et l'optimisme devant les caméras alors qu'il traverse une douleur immense. La série questionne la frontière ténue entre bonté sincère et sainteté impossible à tenir, son personnage principal étant incapable d'exprimer sa propre colère ou sa propre souffrance. La famille et sa dislocation occupent également une place centrale, notamment à travers la relation tendue entre Jeff et son ex-femme Jill, ainsi qu'avec son fils survivant Will. La pression de l'image publique, incarnée par l'entreprise familiale florissante bâtie autour de Mr. Pickles, illustre le poids que peut représenter une identité façonnée pour plaire au plus grand nombre. La santé mentale et la lente dérive psychologique d'un homme incapable de trouver un exutoire à sa souffrance traversent également tout le récit. Enfin, la série interroge la possibilité de rester bon dans un monde qui semble récompenser davantage la dureté et le cynisme.
Au terme de la série, après deux saisons marquées par une lente dégradation psychologique, Jeff parvient à une forme de paix intérieure fragile en acceptant enfin d'exprimer ouvertement sa colère et sa douleur plutôt que de les refouler derrière son image publique de bonté parfaite. Cette évolution marque une rupture avec le personnage du début de la série, prisonnier d'un devoir de gentillesse absolue incompatible avec son deuil non résolu. La série s'achève sur une note ambivalente, entre espoir de reconstruction personnelle et incertitude persistante quant à l'avenir de la relation de Jeff avec sa famille. Cette conclusion, marquée par l'annulation de la série après seulement deux saisons, laisse plusieurs arcs narratifs en suspens sans offrir de résolution totalement définitive. La fin illustre néanmoins la thèse centrale de la série, selon laquelle la véritable bonté suppose d'accepter également sa propre part d'ombre et de souffrance.
Le titre Kidding joue sur la polysémie du terme anglais, qui signifie à la fois plaisanter et évoque également le mot kid, désignant un enfant, en référence directe au public visé par l'émission de Jeff Piccirillo. Ce double sens illustre parfaitement le ton de la série, qui navigue en permanence entre légèreté apparente et gravité sous-jacente des thèmes abordés. L'expression anglaise you're kidding, signifiant tu plaisantes, renvoie également à l'incrédulité du spectateur face au décalage entre l'image publique lisse de Jeff et la réalité bien plus sombre de sa vie intérieure. Ce titre court et ambigu reflète ainsi toute la tension dramatique de la série, oscillant sans cesse entre comédie et tragédie intime. Le choix de ce mot simple permet enfin d'installer d'emblée une ambiguïté tonale caractéristique du style si particulier de Michel Gondry et Dave Holstein.
Après deux saisons diffusées entre 2018 et 2020, Kidding a été annulée par Showtime, mettant fin prématurément à l'exploration du parcours de Jeff Piccirillo malgré un accueil critique globalement favorable. Jim Carrey a depuis continué de partager son temps entre projets cinématographiques et engagements personnels, notamment dans le domaine de la peinture et de l'illustration politique. Michel Gondry a poursuivi une carrière internationale entre cinéma et projets audiovisuels expérimentaux, conservant sa réputation de cinéaste au style visuel immédiatement reconnaissable. La série continue d'être redécouverte par de nouveaux spectateurs via les plateformes de streaming, régulièrement citée comme une œuvre sous-estimée de la production Showtime.
Les amateurs de Kidding apprécieront Eternal Sunshine of the Spotless Mind, précédente collaboration entre Michel Gondry et Jim Carrey, qui partage avec la série cette exploration poétique de la mémoire et du deuil amoureux. BoJack Horseman, série d'animation traitant elle aussi de dépression derrière une façade de célébrité, offre un parallèle thématique évident bien que dans un registre totalement différent. The Trouble with the Truth explore également les blessures intimes cachées derrière une figure publique aimée du grand public. Les spectateurs séduits par la dimension mélancolique du récit apprécieront aussi Rare Objects et sa réflexion sur la reconstruction après un traumatisme personnel. Enfin, Mr. Rogers' Neighborhood et le film qui lui est consacré, Un ami extraordinaire, offrent un écho direct à la figure du présentateur jeunesse bienveillant qui a largement inspiré le personnage de Jeff Piccirillo.