En Iraq en 2006, un groupe de soldats américains en poste à un checkpoint filmé par l'un d'eux pour son projet de film personnel commit l'un des crimes de guerre les plus documentés du conflit : le viol et le meurtre d'une adolescente irakienne de quatorze ans et le massacre de sa famille. Brian De Palma reconstitue ces événements réels à travers un dispositif formel radical — images de surveillance, blogs de soldats, vidéos amateurs, reportages de chaînes arabes — pour mettre en lumière ce que les médias mainstream américains ont choisi de ne pas montrer.
Redacted est né de la colère de Brian De Palma face à la guerre en Iraq et à ce qu'il percevait comme la complicité des médias américains dans la dissimulation des crimes de guerre commis par l'armée américaine. Le film s'inspire directement du massacre de Mahmudiyah en 2006, dans lequel des soldats américains ont violé et tué une adolescente irakienne et massacré sa famille, affaire qui avait fait l'objet d'une couverture médiatique très limitée aux États-Unis. De Palma voulait créer un film qui non seulement racontait ces événements mais qui, dans sa forme même, interrogeait les mécanismes de filtrage et de censure des images de guerre — d'où l'utilisation de multiples supports visuels contemporains (blogs, caméras de surveillance, vidéos YouTube) comme structure narrative. Le titre lui-même — Redacted signifie "censuré" ou "expurgé" en anglais — annonçait cette dimension méta sur la représentation médiatique de la guerre.
Résumé des critiques professionnelles : Redacted a divisé profondément la critique lors de sa présentation au Festival de Venise 2007, où il a reçu le Lion d'Argent, et lors de sa distribution américaine. Ses défenseurs y voyaient un pamphlet politique courageux et formellement inventif, tandis que ses détracteurs lui reprochaient une didactisme maladroit et une manipulation émotionnelle qui desservait sa cause. La plupart s'accordaient sur le courage politique du geste même si le résultat artistique restait discuté.
Réception du public : Le film a connu un échec commercial presque total aux États-Unis, où il a été boycotté par de nombreux réseaux de distribution et où le sujet politique a rendu son accès très difficile dans un contexte de guerre encore en cours. Il a trouvé un public plus favorable en Europe, notamment en France, où la critique de la politique américaine en Iraq était plus facilement recevable.
Récompenses obtenues : Redacted a remporté le Lion d'Argent du meilleur réalisateur au Festival de Venise 2007, consacrant la reconnaissance d'un jury européen pour le courage politique et l'inventivité formelle du film malgré ses imperfections.
Inspirations du réalisateur : Brian De Palma s'est inspiré de son propre film Casualties of War (1989), qui racontait déjà un crime de guerre américain au Vietnam, pour aborder à nouveau ce thème de la violence impunie de soldats ordinaires dans un contexte de guerre coloniale. Il voulait actualiser cette réflexion au prisme des nouveaux médias numériques qui avaient fondamentalement transformé la représentation de la guerre depuis les années 1980.
Difficultés de production : Le film a été censuré dans sa version américaine par son propre distributeur, Magnolia Pictures, qui a exigé que les véritables photographies de victimes irakiennes utilisées dans la séquence finale soient floues — une censure que De Palma a dénoncé publiquement comme une trahison de l'intention du film.
Anecdote sur une scène particulière : La séquence finale montrant des photographies de victimes civiles irakiennes réelles, dont De Palma avait insisté pour qu'elles soient montrées sans traitement, a été systématiquement censurée par le distributeur américain, donnant involontairement au film une dimension méta supplémentaire : le film sur la censure était lui-même censuré.
Redacted interroge frontalement les mécanismes de censure et de sélection médiatique dans la représentation des guerres américaines, montrant que ce que le public américain voit de la guerre est le résultat d'un filtrage délibéré qui protège la capacité nationale à poursuivre le conflit. Le film explore la brutalisation des individus ordinaires par la guerre — ces soldats ne sont pas des monstres déshumanisés mais des jeunes gens normaux dont la déshumanisation progressive est directement imputable au système militaire. La multiplicité des points de vue — soldats américains, médias arabes, militants irakiens — place le spectateur dans une position inconfortable où aucune perspective unique ne peut prétendre à la vérité totale. Enfin, la question de la responsabilité — individuelle, collective, institutionnelle — face aux crimes de guerre est posée sans réponse facile ni bouc émissaire commode.
Le film se termine sur une séquence de photographies de victimes civiles irakiennes réelles (floues dans la version distribuée commercialement) qui constituent l'accusation la plus directe et la moins médiatisée possible des conséquences de la guerre pour les populations civiles. Cette fin refuse toute narration ou résolution dramatique conventionnelle pour imposer la réalité brute — non médiatisée, non commentée — des corps des victimes comme argument ultime et irréfutable.
Redacted — censuré ou expurgé en anglais — fait référence à la pratique de noircir des passages dans les documents officiels déclassifiés pour en dissimuler des informations sensibles, et constitue une métaphore directe de la façon dont les images de guerre sont filtrées avant d'atteindre le public américain. Le titre annonce un film qui cherche à montrer ce que d'autres ont choisi de cacher.
Redacted reste l'un des films politiques les plus courageux et les plus controversés de la filmographie de De Palma, régulièrement évoqué dans les discussions sur les médias de guerre et la censure en temps de conflit. Son traitement par son distributeur américain — qui a censuré sa fin — constitue en lui-même une illustration parfaite du propos du film. Brian De Palma a depuis travaillé sur des projets moins explicitement politiques.
Casualties of War de De Palma (1989) est le film précédent du réalisateur sur le même thème du crime de guerre américain. Full Metal Jacket de Kubrick (1987) explore avec la même rigueur formelle la déshumanisation par l'armée. Le Projet Blair Witch (1999) partage le même dispositif found footage comme outil de vérité. Battle for Haditha de Nick Broomfield (2007) traite la même guerre en Iraq avec un angle proche. Enfin, The Hurt Locker de Bigelow (2008) documente la même guerre avec un réalisme comparable mais sans ambition de pamphlet politique.